La Douleur

« J’ai retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le- Château. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelles maisons ? Je ne sais plus rien. […] Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m’épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver. La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. »  Marguerite Duras

Prog_rectoLa Douleur

de Marguerite Duras

mise en scène: Mylène Marie
Brice Cousin

Avec:
Mylène Marie
Sylvain Rembert

Production: Collectif 36 bis
co-réalisation: Les cours Florent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du texte :
Face à la cheminée le téléphone, il est à côté de moi. À droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement. Il sonnerait à la porte d’entrée. « qui est là?- » c’est moi ». Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hô tel Lutétia pour les formalités ». Il n’y aurait pas de signes avant coureurs. Il téléphonerait, il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles, il en revient tout de même. Il n’est pas un cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne. Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait : « qui est là?- » c’est moi ». Il y a bien d’autres choses qui arrivent dans ce mê me domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin, la charnière d’Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par reculer. J’ai fini par vivre jusqu’à la fin de la guerre. Il faut que je fasse attention : ce ne serait pas extraordinaire s’il revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un événement qui relève de l’extraordinaire. L’extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raisonnable : j’attends Robert L. Qui doit revenir.

 

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